L’expérience des médecins sur le front occidental: cas du Ninth Australian Field Ambulance et de Wilberforce Newton

Emma Blakey et Sam van der Plank

Le RAAMC (le «Royal Australian Army Medical Corps»), la branche médicale de l’armée australienne, a joué un rôle essentiel dans la Première Guerre mondiale. Contraints de travailler dans des conditions extrêmes, les médecins qui servaient dans cette guerre ont vu beaucoup d’horreurs que nous ne pouvons imaginer. Ce dossier sur les médecins australiens de la guerre va examiner les points suivants : quel était le rôle des médecins sur le front occidental pendant la Première Guerre mondiale ? et comment est-ce que ces médecins placés sur le front ont fait face aux horreurs de la guerre qu’ils rencontraient tous les jours? pour ce faire, nous avons choisi deux archives, une publication de 1919 sur l’histoire du « 9th Australian field ambulance » et le journal de Wilberforce Newton, médecin sur le front.

The History of the Ninth Australian Field Ambulance March 1916-1919

The History of the Ninth Australian Field Ambulance March 1916-1919, published 1919. University of Melbourne Archives, Roland McCure collection, 1979.0133

Les «Field Ambulances»

Pendant la Grand Guerre, le RAAMC était composé de plusieurs unités. Les unités mobiles chargées de soigner les blessés sur le site de la bataille étaient connus comme des «Field Ambulances». Ces «Field Ambulances» incluaient les postes de pansement à proximité du champ de bataille, où les soldats blessés étaient traités d’abord, avant d’être envoyés à l’hôpital pour un traitement médical ultérieur (http://www.raamc.org.au/).

En raison de leur proximité du champ de bataille, ces médecins des «Field Ambulances» travaillaient dans des conditions extrêmement difficiles et dangereuses. Cela est évident dans les extraits du livre «The History of the Ninth Australian Field Ambulance» (ci-contre), qui détaille l’histoire d’un des «Field Ambulance» australien en France et en Belgique. Par exemple, un passage décrit comment les membres de ce «Ninth Field Ambulance» étaient forcés de travailler dans l’obscurité, parce qu’ils avaient peur d’être attaqué; «the work was carried on throughout the night without a light of any sort, for to show a light meant to attract the attention of a bombing plane» (p.50). De plus, ils devaient travailler malgré la menace constante des bombardements; «bombs seemed to be bursting everywhere» (p. 50). La photo du champ de bataille (ci-dessus), par son austérité, montre aussi la désolation de leur situation.

Il est difficile d’imaginer comment les médecins, dans ces conditions, faisaient leur travail et traitaient les soldats malades et blessés, sans être submergés par le poids de toute la mort et de la destruction qui les entouraient.

La nature des descriptions dans l’histoire du «Ninth Field Ambulance» suggère qu’ils procédaient de façon quasi militaire; les phrases comme «they got into position», «arragements for the handling of the wounded», et «no eventualities were overlooked» (p.49, ci contre), donnent le sentiment d’une précision et d’une routine militaire, et ne laissent aucune place aux émotions ni aux sentiments personnels. Bien que cela semble être un moyen naturel d’agir sur le champ de bataille, cela semble contraire à l’œuvre d’un médecin, qui doit travailler personnellement avec les gens.

Les blessés et les morts sont aussi à peine mentionnés ou décrits dans l’histoire, même s’ ils ont été traités chaque jour par les médecins et les membres des «Field Ambulances». Peut-être que l’attention portée aux procédures et à l’organisation du champ de bataille, plutôt qu’aux hommes dont les vies étaient en danger, était une façon pour les médecins et le personnel médical de faire face.

Une lecture des ressources primaires personnelles, comme les journaux, peut nous donner un meilleur aperçu des expériences des médecins pendant la guerre au niveau individuel.

Le cas de Wilberforce Newton

Le journal de Wilberforce Newton, qui commence à l’arrivée de Newton en Europe et continue pendant ses deux années sur le front occidental, offre une vue personnelle de la façon dont l’horreur de la bataille est vécue par un médecin. Médecin avant la guerre, Newton venait d’une famille importante du Victoria dans les domaines médical et judiciaire. En 1915 il s’est engagé dans le Royal Army Medical Corps au grade de lieutenant (adb.anu.edu.au). Malgré son grade et bien qu’il travaillait à l’arrière du front dans les hôpitaux temporaires, Newton a vécu aussi les tranchées où lui et son unité devaient rassembler et soigner les blessés.

Extracts of Wilberforce Newton diary

Extract of the diary of Sir Wilberforce Newton. University of Melbourne Archives, Newton/Stephen collection, 1980.0146, box 2 item 5/1/2

Dans son journal, Newton écrit d’une manière concise et peu explicite, comme le montre l’extrait de son journal (ci-contre). Ainsi, et par contraste, les passages où il décrit ses sentiments en deviennent d’autant plus importants.

La mort et la souffrance faisaient partie du lot quotidien de Newton et de ses camarades quand ils travaillaient sur le front. Le 31 août 1915, tout juste arrivé, Newton vit un moment difficile quand deux blessés qu’il transportait meurent. Il ne développe pas, et écrit seulement «nasty experience tonight […] Two patients killed».

Plus tard Newton décrit un assaut dans le no-man’s land. Son langage illustre sans ménagements mais poétiquement l’effet des mitraillettes sur les hommes courageux: «they melted like snowflakes in hell» (25 septembre 1915). Le ressentiment de Newton pour de telles actions insensées se ressent dans le cynisme avec lequel il condamne un commandant qui fait l’éloge d’un officier du 36th Field Ambulance et de ses dix-huit hommes après qu’ils ont été tués au combat (25 septembre 1915).

La description des conditions de vie terribles dans les tranchées figure souvent dans le journal. Newton rapporte le 5 novembre 1915 qu’il pleuvait continuellement, tout était boue et l’eau dans certaines tranchées arrivait à la ceinture. C’étaient très éprouvant pour les soldats au sujet desquels Newton écrit «Poor devils are absolutely wet and sopping, and blue with cold

Mais ce n’était pas seulement sur le front que Newton a vécu l’horreur de guerre. Dans les hôpitaux temporaires il y avait aussi des difficultés et du danger. Il risque d’être tué par les obus. Newton raconte qu’un obus est tombé à moins de dix mètres de lui, mais qu’il est sorti indemne à part un bleu ou deux, «a bruise or two» (22 septembre 1915). L’artillerie créait un bruit si terrifiant  que comme le décrit Newton «One would think this was the end of everything» (21 septembre 1915).

Le traitement des blessés après une bataille était vraiment éreintant pour les médecins. Dans son journal Newton écrit qu’ils devaient les soigner nuit et jour. Lui-même s’arrête seulement quand il s’endort de fatigue. En quelques jours, Newton a estimé que l’hôpital où il était stationné a soigné environ six milles blessés. Ces longues journées étaient comme le dit Newton «like a nightmare» (30 septembre 1915).

D’autres médecins, qui servaient dans d’ autres pays pendant la guerre, ont eu une expérience similaire à celui de Wilberforce Newton.

Douglas James Valentine, un médecin anglais du Royal Army Medical Corps, raconte comme Newton la difficulté de soigner les nombreux blessés qui arrivaient après les offensives. Dans son journal il écrit que «the wounded come in faster than we can get rid of them» et que les médecins devaient travailler jour et nuit sans se reposer (www.firstworldwar.amdigital.co.uk.ezp.lib).

Un autre médecin, qui deviendra très connu comme auteur, et qui a aussi écrit ses impressions de guerre, est l’américain Ernest Hemingway. Il n’était pas posté sur le front occidental mais dans le nord de l’Italie et en Autriche vers la fin de la guerre. Quand un jeune homme va à la guerre, il croit qu’il est immortel, écrit Hemingway, mais après la première blessure cette illusion disparait et «you know it can happen to you» (www.archives.gov). Cette réflexion illustre l’innocence que la guerre a volé à tous ceux  qui y ont participé, les médecins et le personnel médical inclus.

Conclusion

L’horreur de la guerre a été vécue différemment par chacun. L’exemple du Ninth Australian Field Ambulance révèle qu’une manière de gérer la situation était de dissimuler la réalité difficile derrière une façade de régularité et de procédures à suivre. Au niveau de l’individu comme le montre Wilberforce Newton, lorsqu’il parle de son expérience du terrain, son style honnête mais laconique est aussi révélateur de la difficulté de mettre en mot son expérience. En effet, cette difficulté reflète l’échelle incompréhensible de cette première guerre mondiale.

Références

Putnam, Thomas (2006), «Hemingway on War and Its Aftermath», Prologue Magazine, 38:1.

RAAMC, «RAAMC Medic History».

Smibert, James, «Newton, Sir Wilberforce Stephen (Bill) (1890–1956)», Australian Dictionary of Biography, Australian National University.

Valentine, Douglas James, (Nov 1917-Nov 1918), Diary, « My Last Year of the War », Royal Army Medical Corps, William Ready Division, Archives and Research Collections, McMaster University Library.

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